Je gardais ce livre sur ma table de nuit depuis une dizaine d'années et je m'y suis mis, après avoir rechigné, à tort, une ou deux fois. Je voulais arriver tout de suite à la période Charlot sans passer par la case départ, autrement dit cette enfance à la Dickens, dans le Londres de la fin du XIXe siècle, qui est pourtant déterminante dans la vie du génial acteur/cinéaste.
Ce joli livre est intéressant à plus d'un titre, dans ce qu'il révèle et ce qu'il ne révèle pas.
Le people nous a donné de mauvaises habitudes et je me suis senti, un peu honteusement, frustré face à un Chaplin qui ne racontait sa vie amoureuse et personnelle que de manière éthérée, allant même jusqu'à ne pas citer le nom de certaines de ses épouses. Même son histoire avec Paulette Goddard, l'immortelle héroïne des Temps modernes et du didacteur, est esquissée. Pudeur du personnage et de l'époque, refus du psychologisme et, peut-être un peu de misogynie.
Le livre est également marquant parce qu'il raconte le XXe siècle, dont Chaplin fut un acteur important. Il traverse toutes les périodes, de la révolution industrielle à la crise de 29 jusqu'au Maccarthysme. Le petit gars des rues devient un multimilliardaire, mais développe en même temps une conscience politique (de gauche) et surtout un humanisme qui en fait le témoin du monde. Il est fascinant de voir la genèse presque hasardeuse des Temps modernes, du Didacteur ou de Monsieur Verdoux. La démarche est artistique avant d'être politique ou sociale. C'est ce qui fait l'immortalité des oeuvres et la pertinence, encore aujourd'hui, de leur message.
Mais plus encore que tout ce que l'on sait sur les films de Chaplin - la lecture du bouquin donne furieusement envie de les revoir - c'est l'immense solitude de l'homme qui m'a émue. Des bas fonds de Londres aux plages de Californie, même en côtoyant les grands de ce monde, de Gandhi à Churchill, Chaplin est un petit homme un peu perdu, fragile, timide. Il est comme nous, il est comme Charlot. Dans les années 20, alors que les foules l'acclament à New-York, il s'échappe pour déambuler dans les rues où il n'ose pas aborder une jeune femme. Chaplin traverse de longues phases dépressives, même si le livre ne s'aventure pas dans l'auto-analyse. Même vieillissant, il est comme un enfant fragile face au monde, avec pour seule défense sa sensibilité. Son parcours universel résonne chez chacun d'entre nous et l'on comprend mieux pourquoi ses films sont immortels. Car ce monsieur monde est avant tout un monsieur tout le monde.