Ils sont venus de partout pour l'événement, 45 000 sous un crachin vivifiant. À ma gauche, Falbala, 16 ans, une « Sweet Little Sixteen » de Montpellier. Un mouvement de foule et elle est en pleurs à l'idée de ne pas partager ce moment avec sa mère. À côté, Agecanonix, un papy boomer qui ne rate aucun concert de Bruce. Springsteen alterne les tournées depuis la reformation du E Street Band en 1999. Il compose et joue avec l'urgence d'un homme qui sait que les jours sont comptés, n'allant plus qu'à l'essentiel, dans ses engagements, sa musique, sa relation au public. Celui-ci a transformé les concerts en rites familiaux et initiatiques. Alors que U2 indiffère avec sa bébête qui monte, que l'entreprise Madonna connaît la crise et qu'ACDC photocopie son set-list, Springsteen poursuit sa tournée sans fin avec une soif de renouveau : titres choisis par le public (le rite des pancartes) et envie de toucher d'autres spectateurs, ceux des Festivals. Aux Vieilles Charrues, il joue après la jolie Priscilla Ahn, Fiction Plane (le groupe de fils de Sting, à qui personne n'a osé dire qu'il ressemblait à Jean Dujardin) et les efficaces mais poseurs Killers. Accueil chaleureux, mais tout le monde attend de passer aux choses sérieuses.
Bruce déboule à 21h45 pour un set de 2h30, tendu comme un poing. Globalement, c'est la même structure que les shows « classiques » de la tournée, mais en version speedée, sans pause ni sortie de scène pour les rappels. Une alternance de classiques (Badlands, Born To Run), de morceaux récents (Outlaw Pete, Radio Nowhere) et de pépites méconnues et transfigurées, tels ce génial Johnny 99 façon Boogie Train ou un Youngstown transcendé par un solo de guitare incandescent du maître Nils Lofgren. Certains observateurs distraits y ont vu un best-of. Pas faux, mais l'artiste maîtrise à merveille sa ligne narrative. Chaque morceau s'inscrit dans le grand récit Springsteenien : crise, espoir, rébellion, désolation, inspiration, rédemption, jubilation, toutes les émotions sont là. Malgré l'âge, le groupe est majestueux dans sa puissance naturelle. Le Boss se donne avec ferveur, semble reconnaître chaque spectateur ou presque, s'abandonne dans une version liturgique de The River et prolonge sa trilogie « sociale » par un Darkness On The Edge Of Town imprévu. Bruce fait davantage qu'honorer son contrat de showman : il montre que son rock est une potion magique, un lien puissant entre les générations, la garantie d'une éthique, personnelle et collective, musicale et politique.
La grande famille Springsteenienne était réunie en Bretagne. Lui-même a fait venir sur scène son aîné, Evan James, comme pour lui dire, à l'instar du narrateur de My Hometown : « Fils, regarde bien autour de toi, c'est ta ville ». Ce soir-là, nous étions tous nés aux U.S.A., tous des fils de Carhaix. N'en déplaise au clan des fans intégristes et à leur druide, terminant la soirée sous le gui à faire leurs comptes, à regretter la rareté non jouée en expliquant aux autres que ce concert ne valait pas... celui qu'ils ne verraient jamais. Laissez tomber ces rabat-joie : en terre celtique, le barde Springsteen fut... légendaire !