J'ai un drôle de boulot : communicant territorial. Je ne sais, ça ne vous parle peut-être pas, mais en gros, l'idée est de bosser pour une collectivité (une mairie en ce qui me concerne) et de faire parler d'elle.
Oui, mais encore ? De quoi parler ? Du "territoire" ? Des gens qui y vivent ? De l'institution ? Des élus ? Est-ce une mission d'information et de service public ? Est-ce une fonction "politique" qui vise à valorise l'exécutif ? S'agit-il d'informer ? De fédérer ? D'embellir la réalité ? Et faut-il parler tout le temps, au risque d'illustrer Michel Audiard et son "C'est pas parce qu'on a rien à dire qu'il faut fermer sa gueule", la clé de la communication d'aujourd'hui...
Ce job pose au quotidien des tas de questions, techniques, éthiques, politiques et son exercice est un art permanent du compromis, celui qui consiste à réunir dans une même pratique le devoir d'informer du journaliste, le service du public et la lucidité d'une mission liée au politique.
J'ai un peu de bouteille en la matière, matière qui fait l'objet d'un livre que j'ai écris ces derniers mois avec un autre professionnel, Luc Renac, spécialisé dans la direction artistique, le pendant idéal au journaliste de conviction que je reste.
Le truc s'appelle "Presse territorial : mode d'emploi" et sort ces jours-ci chez Territorial Éditions. Bien sûr, c'est un bouquin professionnel, rempli de trucs et d'astuces. Mais nous l'avons aussi conçu comme une réflexion sur l'évolution de l'information et de la communication, à l'heure des crises économique, politique, et de la révolution numérique.
Pour vous faire une petite idée, je me permets de publier ici l'intro du bouquin, intitulée "Il était une fois... le territoire", et dans la quelle j'ose une passerelle entre mes activités professionnelles et ma passion pour le western, ce condensé de toutes les problématiques humaines déguisé en épopée aventureuse. Voici l'extrait...
Il était une fois... le territoire
La création d'organes de presse est étroitement liée à l'aménagement d'un territoire, quel qu'il soit. La conquête de l'Ouest américain, au XIXe siècle, en est le parfait exemple. Repousser la frontière, c'était édifier la Loi et l'ordre, aménager le territoire, mettre en place la civilisation et le pouvoir, organiser l'information. Dans cette perspective, l'organe de presse avait de multiples fonctions : recenser et distribuer une « communication » des différents acteurs de la cité, permettre au pouvoir en place de s'exprimer, faciliter la vie quotidienne et l'accès au service (à quelle heure part la prochaine diligence ?), contribuer à organiser la vie collective, voire permettre le débat. En un mot, la civilisation en marche... Avec, en filigrane, une question qui demeure : dans cet Ouest en construction, s'agissait-il d'information ou de communication (enfin, son ancêtre, la propagande), s'agissait-il de dire la vérité ou d'imprimer la légende ? Véhiculée par la littérature puis par le cinéma, la mythologie de l'Ouest américain repose sur le trait grossissant des reporters qui ont scénarisé le réel, l'ont enjolivé pour le rendre supportable, créant ainsi le mythe de la Frontière. C'est le « storytelling », théorisé en France par Christian Salmon dans son excellent ouvrage et, au passage, une question essentielle que nous poserons dans le nôtre : représentation idéalisée de la communauté et du territoire ou récit fantasmé, information ou communication ? À l'Ouest, y'a-t-il vraiment du nouveau ?
Quittons le XIXe siècle et l'Ouest américain pour la France du XXIe siècle et commençons ce récit par une devinette.
Quel est le journal le plus lu par les Français ? Quelle publication entre dans chaque foyer ou presque (maudit « Stop Pub » !) ? L'Équipe ? Ouest-France ? Télé 7 jours ? Femme actuelle ? Non, il s'agit du journal édité par l'institution territoriale. Près de 15 millions d'exemplaires répartis sur les 36 783 communes, les 26 régions, les 100 départements, les communautés urbaines, les communautés d'agglomération, les communautés de communes...
De manière générale - et à moins d'une personnalisation excessive d'une publication liée à un exécutif rejeté (en un mot, le journal d'un maire détesté) - les publications territoriales, en particulier les publications communales, sont vivement appréciées par leurs lecteurs. Des études ont montré qu'elles étaient un « support d'information privilégié » pour 70 % des Français. Quelle que soit leur forme d'ailleurs, n'en déplaise aux professionnels. Du BIM (Bulletin d'Information Municipal) regroupant maladroitement et de manière informelle les petites annonces - du chat perdu à la date du conseil municipal - au magazine conçu et rédigé par des professionnels, le journal du territoire bénéficie d'un capital/sympathie et d'une adhésion liés à son assise géographique. Au passage, c'est bien la question du territoire qui interroge les publications des autres institutions : intercommunalité, conseil général, conseil régional. Faut-il, dans ce cas, éditer un journal de l'institution ou du territoire, parler des compétences, d'un art de vivre, d'une politique ? Faut-il d'ailleurs éditer une publication ?
Mais jusque dans les communes, la question même de l'existence du journal mérite d'être posée, tant celui-ci voit son rôle, sa forme et ses modes de réalisation remis en cause. Nous le verrons, même si nous sommes pleinement attachés à l'existence de la presse territoriale, la première question à se poser est celle de sa pertinence et de son utilité.
En ce début de XXIe siècle, de nombreux facteurs interpellent la presse institutionnelle territoriale : la multiplication des sources et des supports d'information, les nouvelles technologies, le développement durable, la nécessité d'instaurer un dialogue avec le citoyen, les expériences en matière de démocratie participative et plus généralement, une logique de média 2.0 qui met le citoyen (ou l'usager) en place centrale, les crises (économique, écologique, de la parole publique, de la presse écrite...), la « scénarisation » de l'information et de la communication institutionnelle...
Autant d'éléments qui ne plaident pas, loin s'en faut, contre la presse de l'institution, mais qui redéfinissent sa finalité, sa forme, ses modes de fabrication et de distribution.
Pour la collectivité, il ne s'agit pas uniquement d'émettre un « bulletin officiel », mais de convaincre, fédérer et séduire, de toucher toutes les couches de population, de s'adresser à l'usager pour réveiller le citoyen.
Pour le communicant, au-delà des différentes étapes, politiques, éditoriales et techniques, il s'agit également de concilier les exigences d'une commande politique et celles d'une mission de service public et de trouver le juste équilibre entre la communication et l'information. Autrement dit, créer une publication de communication qui sache informer. Exercice un brin schizophrénique, mais pour lequel existe de nombreuses réponses, et pas uniquement chez un thérapeute ! Cette publication vise à les recenser.
Presse territoriale : mode d'emploi, de Thierry Saurat et Luc Renac. Territorial Éditions.