Hier, un ami m'a fait un cadeau, comme ça, pour rien, même pas un anniversaire. Parce que je passais le voir.
J'écris ces lignes en écoutant ce touchant cadeau, la bande originale d'un des plus beaux films de l'histoire du cinéma, et au passage l'une des plus grandes musiques de film jamais écrites : Moonfleet, de Fritz Lang (1955), faux film de cape et d'épée hollywoodien et vrai récit initiatique à la Stevenson, l'un des plus émouvants jamais tourné du point de vue de l'enfant, ce regard déformant sur l'univers terrifiant des adultes.
Ce récit de survie dans un monde hostile me fait penser à La Route, de Cormac MacCarthy, dont l'adaptation cinéma sort cette semaine et dont je me demande si elle saura éviter l'écueil de transformer en fiction horrifique ce qui, dans le livre, n'était que terreur psychologique et conte philosophique.
Un mot sur la musique de Moonfleet : en notes majestueuses, elle évoque à la fois les tourments de l'enfance, les errements de l'homme, l'aventure et le romanesques possibles même si l'on décide de rester à quai. Tous les transports de l'enfance et de la vie d'homme. Elle est signée Miklos Rozsa, musicien hongrois devenu l'un des piliers de la musique hollywoodienne, apportant aux films même les plus standardisés une fièvre et une sensibilité européennes.
Moonfleet ou La Route, les thèmes évoqués par ces oeuvres cinématographiques ou littéraires (Moonfleet fut aussi un roman, signé John Meade Falkner, sorte de cousin de l'île au trésor) posent des questions sur la survie en milieu hostile, sur la transmission, sur la responsabilité, le don de soi et le partage, sur ce qui est essentiel et ce qui ne l'est pas. Des questions finalement très politiques, soulevées par les artistes et les poètes de tous temps.
Elles trouvent écho dans la recherche du sens qui agite aujourd'hui un nombre de plus en plus importants de citoyens, lassés d'un discours politique traditionnel reposant sur des recettes marketing.
En même temps, le temps médiatique semble jouer contre cette recherche du sens, car les acteurs de notre société doivent en permanence occuper l'espace. Du coup, un thème chasse l'autre, au profit d'un grand méli-mélo amplifié qui suscite au mieux l'incompréhension au pire la désespérance.
L'une des raisons - paradoxales - de cet état de fait est ce que l'on appelle aujourd'hui la communication.
Non pas la mise en commun, le partage, le fait d'aller faire l'autre, d'améliorer le vivre ensemble.
Mais la communication comme expression du moi, du je, la communication pour vivre.
À toutes les échelles, la société est frappée d'une frénésie communicante qui exprime son angoisse profonde : la peur de ne pas exister, d'être noyé dans le flot des nouveaux médias, de disparaître sous la concurrence, commerciale, humaine, politique.
Peu importe ce que l'on a dire, l'important est d'être là, illustrant par la même la phrase de Michel Audiard, qui ne croyait pas si bien dire : "ce n'est pas parce qu'on à rien à dire qu'il faut fermer sa gueule".
La société Sarkozienne a transformé chacun d'entre nous en un produit qui souhaite se vendre en permanence.
Mais comme la concurrence est rude et que les rayons de cette grande surface qu'est notre société n'a pas assez de place, chacun se met à souffrir.
Au passage, je vois un autre travers et une autre pathologie à cette obsession de la communication à tout prix : de plus en plus, ce n'est plus faire et dire, mais faire pour dire.
Toutefois, ce nouveau Far West de la communication est aussi un formidable espace de liberté, battant en brèche les expressions officielles, la pensée unique et poussant les diffuseurs de communication et d'information officielle a admettre qu'ils n'occupent tous les espaces, qu'ils ne détiennent pas la vérité.
Mais c'est aussi le règne de la confusion, entre information et communication, de la sur représentation des lobbys et des grandes gueules, de petits malins qui maîtrisent ces nouveaux outils mieux que les autres. Jusqu'à transformer en lame de fond des points de vue très minoritaires, car repris en boucle par une presse qui n'a pas toujours le temps d'aller vérifier ses sources et pour qui Google est le nouvel indic'.
L'espace de liberté que représente le web est avant tout une opportunité formidable démocratique : le plus faible est enfin à armes égales, ou presque, avec le plus fort. Et il existe sur le web une liberté d'informer que l'on ne trouve plus guère sur les grands médias officiels, télévisuels en tête.
En même temps, les "décideurs" dopent leurs moyens de com', aujourd'hui tellement blindés qu'ils font passer les plus grands propagandistes des siècles passés pour de gentils amateurs.
Un fossé se creuse donc entre ces francs-tireurs de l'information sauvage et ces magnats de la communication verrouillée. Au milieu, des médias qui font ce qu'ils peuvent et des citoyens à la fois perdus et tentant eux-aussi d'exister dans ce brouhaha communicant.
Il y a tout de même quelque chose de futile et dérisoire à tout cela, qui nous ramène à Moonfleet et à la Route.
Face aux questions cruciales qui ne vont pas tarder à se poser à nous de manière encore plus intense, crise écologique et économique oblige (boucler ses fins de mois, manger, envoyer nos enfants à l'école, vivre tout simplement...), l'obsession communicante des uns et des autres deviendra caduque et superflue. Nous n'entendrons plus alors que le simple écho, amplifié, de ceux qui demandent simplement que nous vivions autrement.
Dans la rue, sur la toile, dans les médias, cette attente s'amplifie de jour en jour, encore parasitée par le brouhaha égotique des uns et des autres. Mais il suffit de tendre l'oreille, sa vibration gronde de plus en plus. Sur la Route ou ailleurs.