C'est le dossier du mois de Psychologies magazine !
Comment bien vieillir, franchir avec sérénité le cap difficile des 40, 50, 60 ans, affronter la grande faucheuse, de plus en plus proche ?....
Je n'ai pas encore lu l'article, mais j'ai quelques idées sur la question. Occuper sa place... dans sa lignée, dans le monde, dans la vie. Ne pas vouloir celle des autres, s'accepter tel que l'on est, ne pas forcément vouloir plus, savourer les bonheurs de la vie, avoir vécu suffisamment de coups durs pour apprécier les petits riens, vivre chaque instant comme s'il était le dernier, savoir regarder dans le regard de ses enfants cette étincelle d'éternité qui nous fera défaut.
S'il y en un qui sait bien vieillir, affronter l'âge avec grâce et lucidité, c'est bien Bruce Springsteen. L'artiste vient de fêter ses 60 ans. En tournée depuis presque deux ans avec son E Street Band quadragénaire (l'âge du groupe, pas celui de ses musiciens), il montre que l'on peut vieillir sans nostalgie, mais tourné vers l'avenir, pour peu que l'on s'ouvre vers les autres. Son art et sa musique ont appliqué à la lettre le fameux monologue de Tom Joad des Raisins de la colère de John Steinbeck, qu'il a réécrit en 1995 dans The Ghost Of Tom Joad :
Et Tom dit “ M'man, où qu'il y ait un flic cognant un type,
Où qu'il se trouve un nouveau né affamé en pleurs”
Où qu'il y ait un combat racial et de la haine dans l'air
Cherche moi M'man, je serai là
Où qu'il y ait quelqu'un qui se bat pour une position à tenir,
Ou un boulot décent, ou bien une main tendue
Où qu'il y ait quelqu'un luttant pour être libre
Regarde bien dans leurs yeux M'man, j'y serai”
Voilà le secret de l'éternelle jeunesse, de la paix intérieure, cette capacité à vivre à travers les autres, pour les autres, afin d'être vraiment soi-même.
C'est ce que raconte magnifiquement Emmanuel Carrère dans "D'autres vies que la mienne", décidément mon livre de l'année : la sérénité retrouvée au contact de la souffrance, si celle-ci s'accompagne de l'oubli de soi.
Pour revenir à Springsteen, celui-ci est aussi un passeur de musique, un ménestrel des temps modernes, comme l'illustre l'article que j'ai écrit cet été, qui paraîtra sans doute quelque part, mais que je vous livre ici.
Juke Boss
Avec ses invités et ses reprises improvisées, Bruce Springsteen montre prouve chaque soir qu'il est le passé, le présent et l'avenir du rock.
Le 27 juin, sur la grande scène pyramide du festival de Glastonbury, Bruce Springsteen débutait son set par une reprise acoustique d'un morceau méconnu de Joe Strummer, Coma Girl. La chanson - qui a pour sujet le fameux festival - était un hommage ému au leader des Clash en même temps qu'un pied de nez très rock'n'roll à l'actualité. Alors que les artistes en tournée des stades (de U2 à Madonna) se sentaient tenus de participer à la communion médiatique planétaire en pleurant hypocritement Michaël Jackson, décédé deux jours plus tôt, le Boss préférait une nouvelle fois rappeler la mémoire de ceux qui ont vraiment compté pour lui, amis ou inspirateurs. Le lendemain, à Hyde Park, il enfonçait le clou avec une version mémorable de London Calling.
Springsteen a une connaissance quasi encyclopédique de la musique, et pas seulement du rock. Ce qui lui permet d'enrichir son répertoire de morceaux connus ou inconnus et de s'inscrire, modeste troubadour, dans une filiation qui lui fait plutôt rendre un hommage discographique à ce passeur de la musique américaine qu'est Pete Seeger (We Shall Overcome – The Seeger Sessions – 2006) qu'à des références plus évidentes et connues, Woody Guthrie ou Bob Dylan. En 2003, il évoquait sur scène la mémoire de ses chers disparus, qu'ils soient légendaires (Johnny Cash avec une reprise d'I Walk The Line) ou méconnus (Warren Zevon et My Ride's Here). Superstar, Springsteen ne fait pourtant pas de ses concerts l'extension d'un cocktail mondain, mais ses invités, en chair et en os, ou en notes, en mots et en décibels, dessinent bien sa vision exigeante de l'histoire du Rock, ses autoroutes et ses voies de garage.
Durant les deux dernières tournées (2007, 2008, 2009), Arcade Fire, les Killers et Gaslight Anthem ont chanté avec lui, affichant clairement leur influence springsteenienne. Tom Morello (Rage Against The Machine) est désormais un habitué des planches du Boss, qu'il rejoint pour des versions incandescentes de The Ghost Of Tom Joad, autrefois repris par RATM (la version originale a influencé la carrière solo acoustique de Morello, devenu The Night Watchmen). Les « futurs du rock'n'roll » ne sont pas les seuls à fouler la terre springsteenienne. Il y a aussi les obscurs, les oubliés du Rock, ces « héros locaux » dont la carrière ressemble à celle qu'il aurait pu mener s'il n'y avait eu l'explosion Born To Run : Joe Grushecky (Pittsburgh), Mike Ness, de Social Distorsion (Californie) ou, bien entendu, Elliott Murphy, le New-yorkais émigré à Paris, l'ami américain.
Depuis toujours, Springsteen enrichit le répertoire de ses concerts de reprises, se les appropriant de manière tellement personnelle que beaucoup les croient écrits par lui : du It's My Life des Animals au Jersey Girl de Tom Waits en passant par le Trapped de Jimmy Cliff. Le Boss, pourtant l'un des meilleurs écrivains du Rock, a aussi su raconter son histoire avec les mots des autres. D'ailleurs, durant les années Bush, son album le plus engagé est finalement We Shall Overcome. En convoquant l'histoire de la musique populaire américaine, ce disque condamnait clairement (mais de manière bien plus subtile qu'un Neil Young avec son Living With War, sorti au même moment) la politique de Bush et, surtout, la trahison des idéaux des pères fondateurs américains par l'administration républicaine.
L'an dernier, Springsteen a transformé le cours de ses concerts en officialisant une pratique jusqu'alors aléatoire, le « request », autrement dit jouer un morceau à l'arraché, en fonction de la demande des spectateurs. En quelques semaines, les premiers rangs des salles ou des stades se sont transformés en forêt de pancartes, avec des fans demandant les titres du répertoire les plus invraisemblables. 2009 a vu ce rituel évoluer, Bruce préférant choisir des classiques du Rock, obscurs ou légendaires, et rarement joués plus d'une fois : I Wanna Be Sedate, Good Rockin' Tonight, Proud Mary, I'm Bad, I'm Nationwide, Mountain Of Love, Hang On Sloopy, Expressway To Your Heart, Louie Louie, My Generation, Good Lovin', Mony Mony, Like A Rolling Stone, Travelin' Band, Summertime Blues,... Fin juillet et début août, les concerts espagnols de la fin de tournée européenne, de Bilbao à Santiago, furent ainsi un vrai feu d'artifice. À Bilbao, You never can tell de Chuck Berry, dont la dernière performance par le E Street Band remonte à... 1974, interprété à la perfection. À Séville, le Quarter To Three de Gary US Bonds, classique de ses tournées jusqu'en 1981 est joué comme autrefois (avec le I'm a Prisonner Of Rock'N'Roll final). À Vallalodid, le public le défie avec une pancarte gigantesque et hilarante : « You Ain't Got... Greats Balls Of Fire ». D'où une reprise mémorable du classique de Jerry Lee Lewis. Le lendemain, Santiago aura le droit au Burning Love de Presley, dû à un monumental panneau orné de flammes, immédiatement suivi par le Born To Be Wild de Steppenwolf ! Non inscrites sur la set-list manuscrite, ces covers improvisées sont parfois répétées sur scène, devant un public médusé de voir le Boss chercher le bon riff et la bonne clé en rigolant avec son E Street Band. Bruce s'amuse à tester ses musiciens et amis, qui répondent au pied levé, forts d'une expérience de presque quatre décennies et d'un instinct intact. À d'autres instants des concerts, il modifie l'ordre prévu et appelle un morceau plutôt qu'un autre, en hurlant le titre au groupe.
En intégrant des classiques, Springsteen enrichit le dialogue avec son public, montre qu'un concert rock, même en stade, n'est pas forcément une machinerie bien huilée, sans surprises et sans âme. Il met son groupe en danger et conforte son statut de passeur musical. Récent ou millésimé, le rock est une matière vivante qui se transmet et se partage. Le Boss en est toujours son plus fervent « héraut ».
Bruce Springsteen et le E Street Band sont en tournée américaine jusqu'à la fin novembre.
Pour terminer, je vous signale un concours qui est le reflet d'un phénomène aussi inutile qu'amusant (et amusant car inutile !) : Sleeveface, autrement dit tête de pochette !
Le but est de se faire prendre en photo avec un pochette de vinyle sur le face (ou ailleurs !) et essayer de faire correspondre le visuel avec le reste du corps. Ca marche avec un cd en jouant sur la profondeur de champ. Vu les centaines de milliers de pochettes de l'histoire du disque, il y a de quoi faire et de quoi bien rigoler.
Comme le montre l'illustration de ce post, je me suis amusé à la chose, et vous pouvez en faire de même en envoyant vos photos à concoursmediatheque@sainte-luce-loire.com.
Et si les fans de Springsteen se mobilisent, on pourrait même avoir un belle expo consacré à Bruce !
Bon dimanche et prenez bien soin de vous.